Depuis la construction du barrage d’Assouan, des milliards de mètres cubes s’évaporent chaque année : pourquoi l’Égypte ne l’avait pas prévu et ce que cela change

Sur la rive du grand lac désertique, le soleil frappe sans pitié. Des pêcheurs rappellent leurs filets, la chaleur fait vibrer l’air et la surface du lac semble parfois disparaître dans une brume légère. C’est un paysage qui pourrait être photographié pour une carte postale — mais derrière ce calme apparent, l’eau s’envole.

Depuis la mise en service du haut barrage d’Assouan et la création du lac Nasser, une part importante de l’eau stockée s’évapore chaque année. Le phénomène est attendu. Ce qui a surpris bien des responsables, c’est l’ampleur : on parle de plusieurs milliards de mètres cubes perdus annuellement — une quantité qui, mise en perspective, équivaut à ce que transporte un grand fleuve sur plusieurs mois.

Il est utile de comprendre d’où vient cette perte, quelles conséquences elle a pour l’agriculture et les villes, et quelles réponses sont possibles aujourd’hui.

Pourquoi tant d’eau s’évapore ici ?

La logique est simple à l’échelle de la physique : plus la surface d’un plan d’eau est grande et exposée à la chaleur, plus l’eau passe à l’état de vapeur. Le lac Nasser a transformé une vallée étroite en un vaste bassin de plusieurs centaines à milliers de kilomètres carrés selon les zones inondées. En plein désert, l’air est sec, les températures diurnes peuvent être très élevées et les vents réguliers favorisent l’évaporation.

Autres facteurs aggravants : l’intensité du rayonnement solaire, la faible humidité ambiante et la faible couverture végétale autour du lac — rien ne vient freiner la perte d’humidité.

Combien d’eau disparaît réellement ?

Les estimations varient selon les méthodes et les années climatiques, mais les études et bilans hydrologiques citent souvent des pertes annuelles de l’ordre de plusieurs milliards de mètres cubes. Ce n’est pas une fuite ponctuelle : il s’agit d’un flux récurrent, lié au climat et à la surface du réservoir.

Pour donner une idée : ces volumes représentent une part significative de l’eau disponible pour l’irrigation et la consommation. Mis en perspective, c’est un volume comparable au débit annuel d’un grand fleuve européen pendant plusieurs mois — assez pour modifier des arbitrages entre agriculture, industrie et usages domestiques dans un pays où l’eau douce est limitée.

Des conséquences concrètes pour les Égyptiens

Au quotidien, la perte par évaporation a des répercussions mesurables :

  • Moins d’eau disponible pour l’irrigation : certaines cultures très consommatrices peuvent être moins rentables si l’on doit compenser par de l’eau supplémentaire.
  • Pression sur les allocations d’eau : les gestionnaires doivent arbitrer entre usages agricoles, eau potable et exigences industrielles.
  • Impacts sur la planification : les prévisionnistes doivent intégrer ces pertes dans les modèles pour éviter pénuries et restrictions en périodes sèches.

Autre conséquence moins visible : la transformation du régime du fleuve. En piégeant les sédiments, les grands réservoirs modifient la dynamique des sols en aval, ce qui influe sur la fertilité des plaines inondables et sur l’érosion côtière — autant d’éléments à considérer avec l’évaporation qui réduit la ressource brute.

Pourquoi les autorités ne s’attendaient-elles pas à une telle ampleur ?

Quand le barrage d’Assouan a été construit, les priorités étaient claires : contrôler les crues, stocker l’eau pour l’irrigation toute l’année et produire de l’électricité. Les modèles climatiques et hydrologiques disponibles à l’époque étaient plus rudimentaires. Les paramètres locaux — taille réelle du réservoir, variations climatiques, influence des vents — se sont révélés plus déterminants que prévu.

En outre, la croissance démographique et l’augmentation de la demande en eau après la construction ont changé l’équation : une perte qui aurait pu être acceptable il y a cinquante ans pèse beaucoup plus aujourd’hui.

Que peut-on faire pour réduire l’impact ?

Il n’existe pas de remède unique, mais plusieurs pistes complémentaires sont réalistes et souvent évoquées par les spécialistes de l’eau :

  • Réduire la surface libre quand c’est possible : compartimenter ou réduire la surface des réservoirs secondaires limite l’évaporation.
  • Améliorer l’efficacité d’irrigation : le passage de l’irrigation par inondation à des systèmes goutte-à-goutte ou pressurisés peut économiser des volumes importants.
  • Réduction des pertes en réseau : réparer les fuites sur les canaux et les adductions évite des prélèvements supplémentaires sur le réservoir.
  • Choisir des cultures moins consommatrices d’eau et adapter les calendriers de semis aux périodes les moins chaudes.
  • Développer des stockages souterrains ou recharge artificielle des aquifères, pour diminuer la surface d’eau exposée.

Certaines de ces mesures demandent des investissements et un changement de pratiques agricoles, mais elles offrent des gains durables sur la quantité d’eau réellement disponible.

Garder plus d’eau ne passe pas seulement par retenir le fleuve : il faut aussi mieux gérer la surface et l’usage de ce que l’on conserve.

Ce que cela signifie pour l’avenir

Le cas du barrage d’Assouan montre à quel point les infrastructures hydrauliques peuvent produire des effets secondaires importants. Dans un climat qui peut devenir plus chaud et plus variable, l’évaporation des grands réservoirs restera un paramètre clé des politiques de l’eau.

Pour les Égyptiens, comme pour d’autres pays riverains de grands barrages, la question dépasse la simple ingénierie : elle touche à la planification agricole, à la gestion urbaine et à la coopération régionale sur le partage des ressources. Mieux mesurer, mieux prévoir et mieux adapter les usages restent les leviers concrets pour limiter l’impact de ces pertes.

En fin de compte, la leçon est pratique : stocker beaucoup d’eau n’est utile que si l’on minimise aussi ce qui s’envole avant d’être utilisé.

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